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Publié par Maya Bignon

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En un siècle, soit environ un millième de l'âge de l'humanité dite «savante», les modes de vie des êtres humains ont été bouleversés par des progrès technologiques inouïs et une démocratisation -ou une banalisation- massive de la connaissance et des systèmes de communication et d'information.

Les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication (NTIC) ont, depuis quelques décennies, pris une place de plus en plus centrale.

L'homme est un animal social et culturel. Les interactions complexes qui régissent les relations interindividuelles nécessitent des modalités de communication extrêmement élaborées. On pourrait néanmoins comparer la société humaine à celle des fourmis et se demander : sont-ce les individus qui pensent chacun par eux-mêmes, ou est-ce la fourmilière qui pense globalement, les individus étant assimilables aux milliards de neurones d'un même cerveau ?
 

ARTICLE LONG non adapté à la lecture sur smartphone !

Probablement dans le cas des hommes, il y a un peu des deux où coexistent une pensée strictement individuelle (rationnelle, libre) et une sorte d'intelligence collective. Il me semble pourtant difficile de concevoir ce que serait précisément une pensée collective. La pensée dont nous voulons parler ici n'existe que dans chaque individu, par l'individu. La raison humaine ne peut qu'être personnelle et nécessite un effort permanent, singulier, souvent à contre-courant. La raison exige également le courage d'exercer son libre-arbitre.

De fait, les grands penseurs ont souvent été obligés de s'extraire des idées communes, de s'affranchir des prénotions, contre leur époque, contre la pensée-volonté collective, au risque de tout perdre, et pas seulement leur rang au sein de l'organisation grégaire qui structure la civilisation humaine, mais leur droit même à exister. Comme nous l'enseignent l'Histoire des idées et notre expérience, nous constatons que ces deux types de pensée, individuelle ou collective, à supposer qu'une pensée collective existe, sont contraires.

Rien de révolutionnaire ici puisque nous savons qu'il est souvent nécessaire de taire notre intime conviction lors de nombreux échanges, en société, au travail, afin d'éviter le risque de faire perdre la face à nos interlocuteurs. Un «empêcheur de penser en rond» est généralement écarté. Elle est rassurante cette boucle sans laquelle aucune société humaine ne peut perdurer: car toute civilisation demande à exister dans une projection idéelle pour être organisée concrètement. L'inverse est vrai aussi: aucune société humaine ne pourrait évoluer pour s'adapter sans les trublions que sont les penseurs, les innovateurs, les singuliers, moutons galeux qui marchent à l'écart ou à contresens du mouvement de l'ordre des choses sempiternelles. Ces handicapés de l'évolution, ces accidentés des sociétés d'abondance que nous regardons avec condescendance : sans eux, que resterait-il d'humain en nous?
 


L'existence de ces tarés que l'on marque du sceau de la distinction n'est d'ailleurs pas une spécificité humaine mais une caractéristique sociale ou grégaire qu'on peut observer dans un troupeau de brebis. Pardon de cette comparaison animalière ! Comme un autre le disait, traiter les barbares, barba rossa, de « chiens » est insultant… pour les chiens !

Mais revenons à nos moutons. Au sein de leurs troupeaux on trouve, d'une part, en majorité les « suiveuses », celles qui font corps, s'abritent les unes les autres, et font que le troupeau existe (comme embryon de société). D'autre part, il y a les «bordilles» moins nombreuses, qui s'éloignant du centre, recherchent de nouveaux pâturages et permettent in fine à toutes les brebis de se nourrir. Leurs fonctions sont complémentaires. Il y a ici une forme de tension sociale qui est un moteur nécessaire.

La société humaine n'existe que grâce à un contrat de confiance mutuelle et à un consensus idéologique qui doit être à la fois stable la boucle s'autoentretient et évolutif la boucle s'ouvre, il y a changement de paradigme La tension entre la véritable pensée individuelle et la pseudo pensée collective est particulièrement forte aujourd'hui alors que l'information circule de plus en plus vite. Nous devons savoir de plus en plus de choses dans des domaines de plus en plus variés, mais la quantité de données nouvelles à assimiler en permanence est telle que nous sommes forcés en réalité d'adopter la plupart du temps, sans penser par nous-mêmes, ce que les penseurs accrédités nous offrent tout cuit, voir prédigéré.
 


Ces penseurs sont les savants, les décideurs politiques mais également tous ceux qui occupent une position qui leur permet de prescrire des comportements (spécialistes dans un domaine, chefs d'entreprises, publicitaires, professionnels des médias ou de l'édition, artistes, parents, éducateurs, responsables religieux etc.).

Depuis l'avènement des médias de masse, à commencer par la télévision depuis 50 ans, les ordinateurs, Internet et la téléphonie mobile depuis 20 ans, les réseaux sociaux, les espaces virtuels (travail ou jeux en ligne par exemple) et la multiplication des outils numériques (tablettes, vidéosurveillance, domotique et autre) depuis 10 ans, il est évident que nous sommes entrés de plain-pied dans la civilisation du « prêt à penser » où l'on revêt l'habit standardisé de celui qui n'a plus la latitude de réfléchir par lui-même, étouffé par l'hyper-connexion dans l'hyper-actualité.
 


Trop de communication ubiquitaire tue la communication authentique. Il n'y a qu'à voir le comportement des gens avec leur téléphone portable en public où ils ont même oublié que leur vie privée ne nous concerne pas…
Mais ces nouvelles manières de communiquer en priorité, non avec notre prochain, celui qui se trouve près de nous là où nous sommes, mais avec notre cercle sélectionné, nos intimes, à l'intérieur d'une bulle dont nous sommes toujours le centre, amène une forme de nombrilisme où l'intérêt commun, le collectif, le champ politique et social passent au second plan.

Les réseaux sociaux virtuels fonctionnent comme une mise en scène permanente de soi où l'espace privé et nos goûts personnels deviennent notre être-au-monde. Dans cette civilisation de l'abondance, ou de l'excès, nous n'avons, au fond, plus besoin du Monde, nous pouvons nous passer de l'Autre, celui qui est différent, celui qui serait susceptible de nous aider à nous remettre en question en nous obligeant à nous adapter. Nous coexistons sans interagir véritablement. Nous parlons surtout avec les personnes qui appartiennent à la liste de nos contacts dans notre téléphone mobile ou dans notre gestionnaire de courriels. Nous parlons surtout de nous et de nous-même. Nous devient moi.
 


Ce nombrilisme ne peut fonder ni une règle sociale, ni un projet politique d'avenir, ni une civilisation. L'individualisme, qu'il s'agit de distinguer, apparaît comme le sommet de la libération à l'égard des contraintes de classe, à l'égard de tout ce qui dans l'histoire aliénait l'homme. Au contraire, le nombrilisme est aliénant, qui nous enferme dans un entre-soi sans perspectives, dans une bulle, un enclos.

Le recul de la seule pensée véritable, qui est forcément individuelle, est encore aggravé par le fait que les penseurs-prescripteurs sont plus souvent des «suiveurs» qui «glosent» et «s'entreglosent» comme le constatait déjà Montaigne il y a cinq siècles. Cela explique sûrement que les États aient réussi, alors que nous étions informés, à nous faire croire, hier, que le nucléaire était une énergie propre et sans dangers, aujourd'hui, que les technologies électriques et électroniques productrices de rayonnements électromagnétiques sont sans effets sur notre santé. Idem pour d'autres risques industriels, technologiques, dans les domaines de la chimie, des remèdes ou de l'agroalimentaire.

Sans insulter la mémoire de l'humanité, osons provoquer. «Arbeit macht frei!» Hier, à l'Est de l'Occident européen des camps de mort déguisés en camps de travail. Aujourd'hui, en extrême-Orient, des fourmilières d'ouvriers aliénés par notre besoin insatiable de consommer toujours plus et le moins cher possible.
 

Les hommes ont toujours besoin de rêver et les religions ont perdu beaucoup de leur influence. La science et la technologie qui en découle occupent le désert métaphysique qui est le nôtre.

Devant les tragédies du monde qui s'échouent sur nos plages horaires, horreurs soigneusement programmées, suggérées à doses savamment orchestrées par des professionnels de l'illusion, nos larmes sont-elles feintes et nos chagrins crocodiliens, bientôt évaporés, sitôt oubliés, comme une vague essuie l'écume de la mémoire des autres ?

 

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