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Publié par Vincent Vigne

A l'heure où se développe une agriculture hors sol, les humains eux-aussi sont déracinés biologiquement comme culturellement. L'agriculture est l'activité humain la plus importante, la plus nécessaire: la production de nourriture est au fondement de notre existence, de notre économie et de notre santé. Nous sommes les enfants de la terre et notre civilisation est basée sur des échanges nombreux, matériels et immatériels, qui forment désormais un système structuré à l'échelle de la planète.

L'économie concerne l'ensemble de ces échanges et définit les modalités de gestion (ou d'exploitation) des ressources naturelles et culturelles. La prospérité est très largement fondée sur des plus-values réalisées lorsque nous échangeons quelque chose contre autre chose. Mais pour que ce système puisse exister il faut nécessairement qu'il y ait au départ un acteur économique "désintéressé" qui donne sans rien recevoir en retour : cet acteur désintéressé est la terre, ses ressources, sa biosphère. Les fruits qu'elle nous offre généreusement contre le travail des paysans sont le véritable étalon monétaire, bien avant l'or, le dollar ou l'euro. Un lingot d'or n'a en effet de valeur que par convention et parce qu'il représente un équivalent en nourriture. Que valent toutes nos richesses si nous ne pouvons plus nous alimenter correctement ? Une civilisation qui méprise ses paysans, méprise la terre, se nie elle-même : c'est une non-civilisation.

L’œkoumène, la terre habitée par les hommes, forme aujourd'hui un ensemble où nos existences sont hyper-connectées entre elles. Notre manière de travailler, de consommer, de nous nourrir ici a une influence ailleurs. Sous-nutrition au Sud et malbouffe au Nord sont deux faces d'un même problème. La globalisation économique apparaît de fait totalement artificielle, détachée de la réalité puisqu'elle menace son fondement : le vivant. Notre agriculture de pays riches est un bon exemple de subterfuge où les ventes se font à perte et où les paysans, souvent mal payés et non reconnus dans leur œuvre fondamentale, vivent pour moitié grâce aux subventions. La conséquence est une situation de concurrence imparfaite, bien loin de la chansonnette ultra-libérale et menteuse, qui porte gravement préjudice aux agriculteurs et aux consommateurs des pays prospères comme des régions pauvres. Les prix sont tellement faussés que même le riziculteur africain est obligé d'acheter du riz d'importation pour nourrir sa famille : c'est une économie hors-sol, hors réalité. Notre civilisation serait fondée sur une forme de tricherie ?

Force est de constater que les secteurs les plus dynamiques de notre économie sont occupés à vendre, non des biens, mais du rêve, du vent en somme. Les paysans du monde, au Sud comme au Nord, sans qui, nous l'avons évoqué, aucun développement économique n'est possible, sont réduits à être les oubliés de la plus-value. Comment en est on arrivé au paradoxe que celui qui produit notre pain quotidien soit quasiment forcé de mendier pour se nourrir lui-même ?

Comme me le disait un paysan sénégalais : « La terre ne ment pas ! » (Il ne faisait évidemment pas référence à la chanson pétainiste). La terre donne selon le travail fourni. Elle produit tout ce dont nous avons besoin tant que nous l'exploitons avec respect et dans un esprit de conscience globale, à la fois dans le temps (développement durable) et dans l'espace (codéveloppement équitable). Si nous surexploitons les ressources, si nous polluons, ne soyons pas surpris que la générosité de la terre se tarisse et se retourne contre nous, que ses fruits soient dévitalisés (moins riches au plan nutritionnel), voir même empoisonnés. Une tomate hors-sol gavée d'intrants, sans goût, sans intérêt nutritionnel, dont le seul atout est sa forme bien ronde et sa couleur bien rouge. N'est-ce pas une image de ce que nous sommes en train de devenir ?
Apparemment, tout va bien !

La tertiarisation massive de l'économie, la hausse de la spéculation irréelle, notamment sur les monnaies, nourries par la multiplication sans précédent des connections virtuelles monopolisent le domaine des échanges. Comme des broussailles qui étouffent la forêt, le réseau dense de l'information et de la communication, dont les tentacules semblent grandir sans limites, semble prendre la place du vrai lien social, celui dont l'enjeu est de vivre tous ensemble sur une même planète où l'espace et les ressources sont limitées. Il apparaît que plus nous sommes virtuellement connectés (Internet, télévision, téléphonie) et moins nous sommes enracinés à la terre, synchronisés sur ses rythmes, moins nous sommes fidèles à notre essence, à notre humanité.

Alors peut-être pourrions nous de temps en temps retirer nos chaussures isolantes et caresser de nos pieds nus le dos de la Pachamama afin de nous souvenir qui nous sommes ? Alors peut-être que manger, boire, respirer sur notre Belle Terre redeviendront des actes précieux, au fondement du vivre ensemble, au cœur sacré de la vie.

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