La civilisation du sans fil : un modèle de développement sans filet?

Publié le par F. de Terreneuve

L'attribution et le contrôle des émissions d'ondes électromagnétiques qui permettent aux appareils sans fil de fonctionner est sous l'entière responsabilité de l’État (c'est valable en France comme partout ailleurs). Mais en la matière, au vu des enjeux commerciaux colossaux dont les chiffres d'affaire sont comparables aux budgets des États, le citoyen consommateur est en réalité soumis à une collusion industrialo-politique. Les normes visant à limiter l'exposition du public aux rayonnements électromagnétiques ont été fixées dans les années 1970 et n'ont que rarement été revues à la baisse dans le monde et jamais en France, alors que nos connaissances de leurs effets biologiques ont énormément progressé et que le niveau des champs auxquels nous sommes exposés a augmenté de façon exponentielle (multiplication par 300 ces dix dernières années dans l'espace public selon une estimation ; bien plus dans la sphère privée ou en milieu professionnel).

La transition écologique est à la mode, mais dans le même temps, le libéralisme dominant prône la gestion des services publics comme des entreprises privées. Ce peut être une bonne chose si cela permet de réaliser des économies et de juguler les déficits publics. Mais en réalité de nombreux responsables, entrepreneurs ou politiques, se servent de l'argent public pour leur intérêt personnel. Les bénéfices pour eux, les déficits pour la collectivité. Le bien commun est plus que jamais menacé par les intérêts particuliers.
Le président Trump est un fervent défenseur d'un populisme plus ou moins libéral, qui se montre sans maquillage. Nos vertueux professionnels de la politique en France ou ailleurs en sont la version soft, c'est-à-dire que la couche de fond de tein est simplement plus épaisse, et la communication plus opaque. Or, ces soi-disant "libertariens" se disent opposés à un Etat fort qui limiterait la liberté des entrepreneurs de l'intérieur mais veulent dans un même temps un Etat qui soit fort à l'extérieur pour limiter l'intrusion des acteurs extérieurs (personnes, entreprises ou Etats). Ma liberté consisterait-elle à empêcher les autres (les étrangers, les simples citoyens) de l'être?
Plus globalement, c
ette volonté de créer un modèle de croissance -dit vertueux !- doit laisser le champ libre aux grands groupes d'intérêt politico-financiers et ne doit être contraignante que pour tous les autres, les nations étrangères d'une part, et, la masse supposée non pensante des consommateurs d'autre part. Libre-échangisme et en même temps protectionisme. Libre circulation des capitaux, des biens et (parfois) des personnes en même temps que xénophobie. Concurrence libre à conditions que les autres partenaires soient mis hors course... Rien de bien nouveau dans ces paradoxes.

Trafic saturé

Trafic saturé

La saturation du spectre hertzien, le stress et les souffrances qui en découlent, sont un bon exemple, parmi bien d'autres, du "modèle" de "développement" à l’œuvre aujourd'hui. Nous ne voulons pas d'antenne-relais de téléphonie devant nos fenêtres mais nous voulons avoir accès partout au réseau, y-compris dans les espaces naturels les plus isolés. Nous regrettons que nos smartphones soient fabriqués par des "esclaves" asiatiques à partir de matières premières dont l'exploitation coûte très cher à l'environnement et en terme de conséquences humaines. La plupart des consommateurs sont informés des fameux minerais de sang, indispensables pour ces appareils, qui financent les conflits armés en Afrique. Tout va bien tant que ce sont les autres qui paient les pots cassés.
Mais la toxicomanie due à la smartphonite et aux objets connectés abrutit les usagers, les rend malades sans qu'ils ne s'en aperçoivent, et tuent ceux qui n'auront jamais les moyens de profiter des effets narcotiques de cette addiction. Par delà les écrans de fumée il y a quand même un effet boomerang: le développement de pathologies pour les usagers et ceux qui partagent la même aire civilisationnelle. Epidémie de maladies inflammatoires, maux de têtes, mal au dos, cancers, maladies neurodégénératives, stress généralisé, malaises, électrohypersensibilité.

 

Les électrohypersensibles (EHS) sont des sentinelles environnementales, mais aussi des sentinelles sociétales, au même titre que les personnes chimico-sensibles, intolérantes ou allergiques. Ce bain toxique multi-origine, chimique et électromagnétique, pose un vrai problème en matière de santé publique et de bien-être, ici comme ailleurs. La pollution est sans frontières et ignore in fine la ségrégation sociale entre les dominants et les dominés. Les conséquences environnementales et les coûts humains ne pourront pas être perpétuellement externalisés vers les autres, les lointains, les pauvres, les exclus.
La vraie question qui doit orienter le développement durable et le progrès humain est: de quoi avons-nous vraiment besoin ? Si on veut mieux préserver l'environnement, la santé, le bien-être et la paix chez nous et dans le monde, ne faut-il pas nécessairement poser des limites à notre soif de consommer toujours plus ?

Dans le numéro du Monde diplomatique de février 2017, deux articles peuvent nourrir cette réflexion. En page 16 «Ondes électromagnétiques, une pollution invisible» par Olivier Cachard, juriste, et, en page 3 «Ce dont nous avons (vraiment) besoin» par Razmig Keucheyan, sociologue. Le premier résume très bien les problèmes -notamment juridiques et de santé- posés par la saturation du spectre hertzien (les ondes) et le second pose la nécessité de définir collectivement, citoyennement, nos vrais besoins, nos «besoins qualitatifs» tels que définis par André Gortz il y a plus d'un demi-siècle déjà. Comment sinon passer d'un modèle où il y a peu de gagnants et beaucoup de perdants, à un modèle gagnants-gagnants? D'une économie de la compétition acharnée, où les plus faibles et les plus sensibles sont sacrifiés, à une économie collaborative.
J'oserais poser cependant un petit bémol sur l'article de Razmig Keucheyan, très stimulant par ailleurs. Il pense en effet qu'il est possible d'imaginer un "smartphone équitable", surtout que le smartphone pourrait devenir un besoin qualitatif. Personnellement, j'en doute.

EHS (électrohypersensibles), sur la touche mais pas tout à fait HS ou hors jeu, ces inadaptés ne peuvent souvent plus travailler et leurs relations sociales sont réduites. Dans mon cas, la MDPH (maison départementale des personnes handicapées) reconnaît depuis plus de deux ans mon statut de handicapé mais me refuse toujours une indemnité en compensation. Les membres qui siègent aux diverses commissions sont tous -ou presque- des accros du smartphone comme j'ai pu le constater.
Malgré la jurisprudence et le droit en leur faveur, les EHS n'ont souvent pas envie, ni la force, ni les ressources nécessaires pour aller porter l'affaire devant les tribunaux. En France, nous sommes quelques dizaines de milliers de grains de sable dans la mécanique bien huilée de la désinformation et du consumérisme à l'oeuvre dans le marché des technologies du sans-fil. A l'échelle mondiale, il est probable qu'environ un million de personnes soient concernées. Mais il faut encore plus de sable pour gripper réellement la mécanique. Les choses changeront peut-être dans les prochaines décennies lorsque les décideurs seront directement frappés par les pollutions électromagnétiques, eux ou leurs proches ? Une ancienne directrice générale de l'OMS électrohypersensible, des grands patrons de la Silicon Valley qui refusent les objets connectés à la maison et pour leurs enfants. C'est déjà un début...

 

Et bien, voilà ma conclusion : on se passe très bien des smartphones, des objets connectés et du sans fil mais il est difficile d'être socialement exclu. Il est inacceptable que des personnes, de plus en plus nombreuses, souffrent à cause des habitudes toxiques de toute une prétendue civilisation. Pour les EHS ou les chimico-sensibles, comme pour toutes les personnes allergiques ou intolérantes à divers polluants, il semble absurde de devoir se défendre personnellement, individuellement, devant un tribunal, légal ou sociétal, pour démontrer que nous sommes malades alors que c'est notre monde qui l'est.

Références scientifiques et médicales :
Rapports BioInitiative 2007 et 2012
Dr Jean Pilette : Antennes de téléphonies mobiles, technologies sans fil et santé, 2008
Freiburger Appeal de médecins et chercheurs allemands, 2002

Publié dans comprendre

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