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Publié par Maya


Il est probable que jamais dans leur histoire les êtres humains n’aient eu autant peur de s’ennuyer qu’aujourd’hui. Le refus de s’ennuyer rejoint le refus d’être frustré, limité dans ses envies. Dès son plus jeune âge Homo sapiens reçoit souvent une tétine pour éviter la sensation de manque, ou d'ennui, entre deux tétées. Puis trop souvent des sucreries et des écrans à gogo. Des petits qui ne sont même pas en âge de parler savent déjà manipuler un smartphone, déjà addicts, prêts à être manipulés. Les enfants trop gâtés deviennent des adultes moins combatifs.


Dans un monde fondé sur la croissance des besoins et de la frustration, où est prioritaire la recherche de satisfactions immédiates, il est bien difficile d'être libres et créatifs. Le défi est énorme pour les parents. Nos systèmes de représentation et nos valeurs sociétales sont guidés par le principe du "tout tout de suite et tant pis pour demain". Il est compliqué, voire quasi impossible, de s'engager dans le long terme et de mettre, enfin, en place des politiques de développement durable et d'appliquer le principe de précaution.
 


Le smartphone dans la poche est dégainé pour cinq minutes d’attente à ne rien faire. C’est la tétine numérique des enfants de tous les âges, le rempart à l’ennui, à la peur du vide. Les écrans portables font écran et cachent la réalité plus qu’ils ne la révèlent. Tels des œillères, ils nous évitent de voir notre finitude et la fuite du temps qui rendent si précieuses nos existences. Il y en a même pour colporter le mythe que la technologie résoudra tous les problèmes et finira par vaincre la mort... En attendant, trop de gens vieillissent et meurent seuls devant un écran, souvent seulement accompagnés par des professionnels de la fin de vie.
 


Quand un enfant dit qu’il s’ennuie, c’est une bonne chose. Il apprend à accepter la frustration et les limites. Il prend le temps de penser, de rêver, de créer. Il devient moins passif et plus acteur de ses choix. Un adulte n’a pas le droit de s’ennuyer, il doit être perpétuellement occupé, ce qui l'empêche d'avoir le temps de penser par lui-même. Un adulte ne peut pas montrer qu’il s’ennuie, qu'il doute, qu'il n'est pas heureux de son existence. Il serait coupable s’il laissait les enfants dont il est responsable s’ennuyer ne serait-ce qu'une heure.


Nous sommes les héritiers de la civilisation du "toujours plus". Nous savons additionner mais nous oublions que nous pouvons aussi soustraire et nous sentir mieux. Nous ne sommes pas forcés de surconsommer, de gaspiller des quantités considérables d'énergie ni d'accumuler sans cesse plus de dette économique et écologique dont les coûts devront être assumés un jour ou l'autre par les générations futures. Certains "libéraux" brandissent le spectre de l'écologie punitive ou de la décroissance. Soumis à la pente naturelle de la facilité, les enfants-rois que nous sommes préférons toujours repousser l'échéance du règlement de la dette, ce qui entraîne automatiquement une sanction à venir plus sévère.
 


Ceux qui créent sans cesse de nouvelles applications pour smartphone, ceux qui créent chaque jour de nouveaux besoins et de nouvelles frustrations, le font à la place des utilisateurs. Des dizaines de notifications journalières empêchent les hyper-connectés d’avoir le temps de s'ennuyer, et donc de devenir les créateurs de leurs vies. Nous devons refuser d'être dans la résilience (quel mot peu glorieux) et nous engager dans la résistance.


Tout nous arrive tout cuit, prédigéré. Pour nous, peuples riches et privilégiés, tout concourt à combler en temps réel nos besoins et au-delà. Alors que nous devenons de plus en plus dépendants de machines à penser et à dé-penser à notre place, la sapience du genre Homo, profondément conditionnée par l’ennui, devient inutile, obsolète.
 


Les plus belles créations humaines sont nées de l’ennui. Sans ennui, pas d’histoires, pas de danses, de musiques et de fêtes, pas de sciences, pas d’efforts de pensée, pas d’humanité.
 

L’ennui est cet état béni où l’esprit désoccupé aspire à faire sortir du néant quelque chose d’informe et déjà d’idéal qui n’existe pas encore. L’ennui est la marque en creux du talent, le tâtonnement du génie.

Jean d’Ormesson, Qu’ai-je donc fait, 2008

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